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L'Albatros
Charles Baudelaire · Les Fleurs du mal · 1857 · 2:53
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipagePrennent des albatros, vastes oiseaux des mers,Qui suivent, indolents compagnons de voyage,Le navire glissant sur les gouffres amers.À peine les ont-ils déposés sur les planches,Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,Laissent piteusement leurs grandes ailes blanchesComme des avirons traîner à côté d’eux.Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !L’un agace son bec avec un brûle-gueule,L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !Le Poëte est semblable au prince des nuéesQui hante la tempête et se rit de l’archer ;Exilé sur le sol au milieu des huées,Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
L'Homme et la mer
Charles Baudelaire · Les Fleurs du mal · 1857 · 2:51
Homme libre, toujours tu chériras la mer !La mer est ton miroir ; tu contemples ton âmeDans le déroulement infini de sa lame,Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.Tu te plais à plonger au sein de ton image ;Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœurSe distrait quelquefois de sa propre rumeurAu bruit de cette plainte indomptable et sauvage.Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !Et cependant voilà des siècles innombrablesQue vous vous combattez sans pitié ni remord,Tellement vous aimez le carnage et la mort,Ô lutteurs éternels, ô frères implacables !
Spleen
Charles Baudelaire · Les Fleurs du mal · 1857 · 3:24
Le LXXVIII des Fleurs du mal, « Quand le ciel bas et lourd… », le plus célèbre des quatre poèmes que Baudelaire a intitulés Spleen.
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercleSur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,Et que de l’horizon embrassant tout le cercleIl nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;Quand la terre est changée en un cachot humide,Où l’Espérance, comme une chauve-souris,S’en va battant les murs de son aile timideEt se cognant la tête à des plafonds pourris ;Quand la pluie étalant ses immenses traînéesD’une vaste prison imite les barreaux,Et qu’un peuple muet d’infâmes araignéesVient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,Des cloches tout à coup sautent avec furieEt lancent vers le ciel un affreux hurlement,Ainsi que des esprits errants et sans patrieQui se mettent à geindre opiniâtrement.— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
À une Madone
Charles Baudelaire · Les Fleurs du mal · 1857 · 4:24
ex-voto dans le goût espagnolJe veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,Un autel souterrain au fond de ma détresse,Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,Loin du désir mondain et du regard moqueur,Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,Où tu te dresseras, Statue émerveillée.Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métalSavamment constellé de rimes de cristal,Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,Je saurai te tailler un Manteau, de façonBarbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,Aux pointes se balance, aux vallons se repose,Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose.Je te ferai de mon Respect de beaux SouliersDe satin, par tes pieds divins humiliés,Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,Je mettrai le Serpent qui me mord les entraillesSous tes talons, afin que tu foules et railles,Reine victorieuse et féconde en rachats,Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.Tu verras mes Pensers, rangés comme les CiergesDevant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,Te regarder toujours avec des yeux de feu ;Et comme tout en moi te chérit et t’admire,Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,En Vapeurs montera mon Esprit orageux.Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,Et pour mêler l’amour avec la barbarie,Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,Bourreau plein de remords, je ferai sept CouteauxBien affilés, et, comme un jongleur insensible,Prenant le plus profond de ton amour pour cible,Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !
Clair de lune
Paul Verlaine · Fêtes galantes · 1869 · 3:03
Votre âme est un paysage choisiQue vont charmants masques et bergamasquesJouant du luth et dansant et quasiTristes sous leurs déguisements fantasques.Tout en chantant sur le mode mineurL’amour vainqueur et la vie opportune,Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheurEt leur chanson se mêle au clair de lune,Au calme clair de lune triste et beau,Qui fait rêver les oiseaux dans les arbresEt sangloter d’extase les jets d’eau,Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
Chanson d'automne
Paul Verlaine · Poèmes saturniens · 1866 · 3:57
Les sanglots longsDes violonsDe l’automneBlessent mon cœurD’une langueurMonotone.Tout suffocantEt blême, quandSonne l’heure,Je me souviensDes jours anciensEt je pleure ;Et je m’en vaisAu vent mauvaisQui m’emporteDeçà, delà,Pareil à laFeuille morte.
Le Bateau ivre
Arthur Rimbaud · 1871 · 3:39
Comme je descendais des Fleuves impassibles,Je ne me sentis plus guidé par les haleurs ;Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.J’étais insoucieux de tous les équipages,Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.Dans les clapotements furieux des marées,Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,Je courus ! Et les Péninsules démarrées,N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.La tempête a béni mes éveils maritimes.Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flotsQu’on appelle rouleurs éternels de victimes,Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots.Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,L’eau verte pénétra ma coque de sapinEt des taches de vins bleus et des vomissuresMe lava, dispersant gouvernail et grappin.Et dès lors, je me suis baigné dans le poèmeDe la mer, infusé d’astres, et latescent,Dévorant les azurs verts où, flottaison blêmeEt ravie, un noyé pensif parfois descend,Où, teignant tout à coup les bleuités, déliresEt rythmes lents sous les rutilements du jour,Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,Fermentent les rousseurs amères de l’amour.Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes,Et les ressacs, et les courants, je sais le soir,L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.J’ai vu le soleil bas taché d’horreurs mystiquesIlluminant de longs figements violets,Pareils à des acteurs de drames très antiques,Les flots roulant au loin leurs frissons de volets ;J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur,La circulation des sèves inouïesEt l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.J’ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheriesHystériques, la houle à l’assaut des récifs,Sans songer que les pieds lumineux des MariesPussent forcer le muffle aux Océans poussifs ;J’ai heurté, savez-vous ? d’incroyables Florides,Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peauxD’hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides,Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux ;J’ai vu fermenter les marais énormes, nassesOù pourrit dans les joncs tout un Léviathan,Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,Et les lointains vers les gouffres cataractant !Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises.Échouages hideux au fond des golfes brunsOù les serpents géants dévorés des punaisesChoient des arbres tordus, avec de noirs parfums.J’aurais voulu montrer aux enfants ces doradesDu flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.Des écumes de fleurs ont béni mes déradesEt d’ineffables vents m’ont ailé par instants.Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,La mer dont le sanglot faisait mon roulis douxMontait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunesEt je restais, ainsi qu’une femme à genoux,Presqu’île, ballottant sur mes bords les querellesEt les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds,Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêlesDes noyés descendaient dormir, à reculons.Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,Moi dont les Monitors et les voiliers des HansesN’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,Libre, fumant, monté de brumes violettes,Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un murQui porte, confiture exquise aux bons poètes,Des lichens de soleil et des morves d’azur,Qui courais taché de lunules électriques,Plante folle, escorté des hippocampes noirs,Quand les Juillets faisaient crouler à coups de triquesLes cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieuesLe rut des Béhémots et les Maelstroms épais,Fileur éternel des immobilités bleues,Je regrette l’Europe aux anciens parapets.J’ai vu des archipels sidéraux ! Et des îlesDont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :— Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes,Toute lune est atroce et tout soleil amer.L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer !Si je désire une eau d’Europe, c’est la flacheNoire et froide où, vers le crépuscule embaumé,Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâcheUn bateau frêle comme un papillon de mai.Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,Ni nager sous les yeux horribles des pontons !
Ce siècle avait deux ans
Victor Hugo · Les Feuilles d'automne · 1831 · 3:46
Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,Et du premier consul, déjà, par maint endroit,Le front de l’empereur brisait le masque étroit.Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,Naquit d’un sang breton et lorrain à la foisUn enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;Si débile qu’il fut, ainsi qu’une chimère,Abandonné de tous, excepté de sa mère,Et que son cou ployé comme un frêle roseauFit faire en même temps sa bière et son berceau.Cet enfant que la vie effaçait de son livre,Et qui n’avait pas même un lendemain à vivre,C’est moi. —Je vous dirai peut-être quelque jourQuel lait pur, que de soins, que de vœux, que d’amour,Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,M’ont fait deux fois l’enfant de ma mère obstinée,Ange qui sur trois fils attachés à ses pasÉpandait son amour et ne mesurait pas !Ô l’amour d’une mère ! amour que nul n’oublie !Pain merveilleux qu’un Dieu partage et multiplie !Table toujours servie au paternel foyer !Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier !Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuseFera parler les soirs ma vieillesse conteuse,Comment ce haut destin de gloire et de terreurQui remuait le monde aux pas de l’empereur,Dans son souffle orageux m’emportant sans défense,À tous les vents de l’air fit flotter mon enfance.Car, lorsque l’aquilon bat ses flots palpitants,L’océan convulsif tourmente en même tempsLe navire à trois ponts qui tonne avec l’orage,Et la feuille échappée aux arbres du rivage !Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,Et l’on peut distinguer bien des choses passéesDans ces plis de mon front que creusent mes pensées.Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux,Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,Mon âme où ma pensée habite comme un monde,Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,Le livre de mon cœur à toute page écrit !Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;S’il me plaît de cacher l’amour et la douleurDans le coin d’un roman ironique et railleur ;Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie ;Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisieD’autres hommes comme eux, vivant tous à la foisDe mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fumeDans le rhythme profond, moule mystérieuxD’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adoreMit au centre de tout comme un écho sonore !D’ailleurs j’ai purement passé les jours mauvais,Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.L’orage des partis avec son vent de flammeSans en altérer l’onde a remué mon âme.Rien d’immonde en mon cœur, pas de limon impurQui n’attendît qu’un vent pour en troubler l’azur !Après avoir chanté, j’écoute et je contemple,À l’empereur tombé dressant dans l’ombre un temple,Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs,Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs ;Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veineMon père, vieux soldat, ma mère, vendéenne !23 juin 1830.
L'Expiation
Victor Hugo · Les Châtiments · 1853 · 4:18
Le chant de Waterloo, deuxième mouvement du poème : c'est lui que porte la chanson.
Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,La pâle mort mêlait les sombres bataillons.D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance ;Tu désertais, victoire, et le sort était las.Ô Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !Car ces derniers soldats de la dernière guerreFurent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.Il avait l’offensive et presque la victoire ;Il tenait Wellington acculé sur un bois.Sa lunette à la main, il observait parfoisLe centre du combat, point obscur où tressailleLa mêlée, effroyable et vivante broussaille,Et parfois l’horizon, sombre comme la mer.Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! — C’était Blücher !L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme,La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.La batterie anglaise écrasa nos carrés.La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirésNe fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,Tombaient, où se couchaient comme des épis mûrsLes hauts tambours-majors aux panaches énormes,Où l’on entrevoyait des blessures difformes !Carnage affreux ! moment fatal ! L’homme inquietSentit que la bataille entre ses mains pliait.Derrière un mamelon la garde était massée,La garde, espoir suprême et suprême pensée !— Allons ! faites donner la garde, — cria-t-il, —Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,Portant le noir colback ou le casque poli,Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête,Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.Leur bouche, d’un seul cri, dit : vive l’empereur !Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,La garde impériale entra dans la fournaise.Hélas ! Napoléon, sur sa garde penché,Regardait, et, sitôt qu’ils avaient débouchéSous les sombres canons crachant des jets de soufre,Voyait, l’un après l’autre, en cet horrible gouffre,Fondre ces régiments de granit et d’acier,Comme fond une cire au souffle d’un brasier.Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques.Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !Le reste de l’armée hésitait sur leurs corpsEt regardait mourir la garde. — C’est alorsQu’élevant tout à coup sa voix désespérée,La Déroute, géante à la face effarée,Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,Changeant subitement les drapeaux en haillons,À de certains moments, spectre fait de fumées,Se lève grandissante au milieu des armées,La Déroute apparut au soldat qui s’émeut,Et, se tordant les bras, cria : Sauve qui peut !Sauve qui peut ! — affront ! horreur ! — toutes les bouchesCriaient ; à travers champs, fous, éperdus, farouches,Comme si quelque souffle avait passé sur eux,Parmi les lourds caissons et les fourgons poudreux,Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles,Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles,Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil !Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! — En un clin d’œil,Comme s’envole au vent une paille enflammée,S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée,Et cette plaine, hélas, où l’on rêve aujourd’hui,Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui !Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants,Tremble encor d’avoir vu la fuite des géants !Napoléon les vit s’écouler comme un fleuve ;Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; — et dans l’épreuveSentant confusément revenir son remords,Levant les mains au ciel, il dit : — Mes soldats morts,Moi vaincu ! mon empire est brisé comme verre.Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère ? —Alors parmi les cris, les rumeurs, le canon,Il entendit la voix qui lui répondait : Non !
Une soirée perdue
Alfred de Musset · Poésies nouvelles · 1840 · 3:39
J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre-Français,Ou presque seul ; l’auteur n’avait pas grand succès.Ce n’était que Molière, et nous savons de resteQue ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,Ignora le bel art de chatouiller l’espritEt de servir à point un dénoûment bien cuit.Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode,Où l’intrigue, enlacée et roulée en feston,Tourne comme un rébus autour d’un mirliton.J’écoutais cependant cette simple harmonie,Et comme le bon sens fait parler le génie.J’admirais quel amour pour l’âpre véritéEut cet homme si fier en sa naïveté,Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,Quelle mâle gaieté, si triste et si profondeQue, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer !Et je me demandais : Est-ce assez d’admirer ?Est-ce assez de venir un soir, par aventure,D’entendre au fond de l’âme un cri de la nature,D’essuyer une larme, et de partir ainsi,Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ?Enfoncé que j’étais dans cette rêverie,Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,Je vis que, devant moi, se balançait gaiementSous une tresse noire un cou svelte et charmant ;Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire,Un vers presque inconnu, refrain inachevé,Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.J’osai m’en souvenir, même devant Molière ;Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas ;Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,Regardant cette enfant, qui ne s’en doutait guère :« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)Que l’antique franchise, à ce point délaissée,Avec notre finesse et notre esprit moqueur,Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur ;Que c’était une triste et honteuse misèreQue cette solitude à l’entour de Molière,Et qu’il est pourtant temps, comme dit la chanson,De sortir de ce siècle, ou d’en avoir raison ;Car à quoi comparer cette scène embourbée,Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?La lâcheté nous bride, et les sots vont disantQue, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ;Comme si les travers de la famille humaineNe rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité ;Celui qui l’ose dire est toujours écouté.Ah ! j’oserais parler, si je croyais bien dire.J’oserais ramasser le fouet de la satire,Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ville,Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bileQu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet ;Nous avons autre chose à mettre au cabinet.Ô notre maître à tous ! si ta tombe est fermée,Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,Trouver une étincelle, et je vais t’imiter !Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,Parlait la vérité, la seule passion,Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,J’en aurai le courage et l’indignation !Ainsi je caressais une folle chimère.Devant moi cependant, à côté de sa mère,L’enfant restait toujours, et le cou svelte et blancSous les longs cheveux noirs se berçait mollement.Le spectacle fini, la charmante inconnueSe leva. Le beau cou, l’épaule à demi nue,Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;Et, lorsque je la vis au seuil de sa maisonS’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.Hélas ! mon cher ami, c’est là toute ma vie.Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,Mon corps savait la sienne et suivait la beauté ;Et, quand je m’éveillai de cette rêverie,Il ne m’en restait plus que l’image chérie :« Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »Juillet 1840.
Les Rubaiyat
Omar Khayyam · 3:10
Quatrains persans du XIᵉ siècle. Dix quatrains choisis, sur le vin et les ombres, dans la traduction en vers de Jules de Marthold (1910), d'après le manuscrit d'Oxford. Domaine public.
Puisque nul ici bas n'est sûr du lendemain,Livre à l'amour ton cœur atteint du mal humain.Au clair de lune, bois, bois du vin car cet astre,Demain en nous cherchant, pourrait chercher en vain.Puisque je fus créé au hasard du destinEt que ma fin viendra d'un décret incertain,Lève-toi, ceins tes reins, agile porte-tasse,Je noierai le néant de ce monde en du vin.Ton âme passera, te quittant sans adieu,Derrière le rideau des grands secrets de Dieu.Sois heureux, réjouis-toi… D'où tu viens, tu l'ignores,Bois du vin… Tu t'en vas tu ne sais en quel lieu.La Sagesse m'a dit, minuit allant venir :« Le sommeil n'a jamais vu le bonheur fleurir.« Pourquoi t'abandonner à la mort, à son frère ?« Bois du vin ! N'as-tu pas l'infini pour dormir ? »Personne, un voile cache, énigme, tes secrets,Ne sait, voyant les faits, le fin mot des décrets.Sauf au cœur de la terre un homme est sans asile…Bois du vin, car sans but sont les discours abstraits.Bois du vin, c'est la force, oui, bois à ton envie,Le seul trésor resté de jeunesse ravie,Saison des fleurs, des ris, des joyeux compagnons !Sois heureux un instant, cet instant, c'est ta vie.Ceux dont l'hypocrisie a l'ombre pour clartéSéparent âme et corps au nom de vérité.Je sais que le vin seul a le mot de l'énigmeEt démontre à l'esprit la parfaite Unité.La vie est une fuite, étrange caravane,Prends-lui le bon instant de joie, épi qu'on glane.Porte-tasse, pourquoi t'attrister sur demain ?Verse du vin, la nuit s'écoule, diaphane.Nul interrogateur du mystère où tout sombreN'a jamais fait un pas hors du cercle de l'ombre.Maîtres, disciples, tous, s'agitent, impuissants :Femme, tu nous créas muets, faibles, sans nombre !Bois du vin car un jour ton corps sera poussièreDont on fera vaisseau, jarre, tasse, aiguière.Sois sans souci du Ciel, sans souci de l'Enfer :Le sage tremble-t-il en regardant sa bière ?